J'ai le plaisir de vivre dans un pays où quoi que vous demandiez, on ne vous dira jamais non. Une augmentation? Incha Allah. Un rendez-vous avec le p'tit nabot dont l'égo ne tiendrait pas dans une montgolfière? Merci d'envoyer un fax avec l'objet de votre demande et nous vous recontacterons. La réponse pour le projet sur lequel vous planchez depuis six mois? Bien entendu. Au début, on y croit. On sort du bureau du chef avec un sourire plus long que l'autoroute entre Dar el Beida et Marrackh. On prend le regard dédaigneux des collègues pour de la jalousie, puis au fur et à mesure que les feuilles de salaires tombent du maigre arbre des ressources humaines, le sourire se crispe comme un citron confit et on finit par lancer un regard dédaigneux au p'tit nouveau qui sort avec un sourire insolent du bureau du boss. Pour le rendez-vous, on prend son plus beau clavier, on tape le plus beau fax avec introduction, références, objet de la rencontre, remerciements anticipés et promesse que l'échange sera profitable aux deux parties. Puis on rappelle pour apprendre dans le désordre que la personne est occupée, sortie, qu'elle étudie attentivement votre proposition, jusqu'au jour où à force d'insister vous finissez par apprendre qu'elle est partie en réunion à l'extérieur, en séminaire, en vacances et pour finir à la retraite. Et enfin le projet. LE projet qui vous a tenu éveillé pendant de longues soirées, le projet sur le bord des feuilles duquel vous ne pouviez vous empêcher de noter de temps à autre un petit chiffre, le nom de la ville où vous iriez vous refaire une santé après l'avoir gagné, le cadeau que vous feriez à ceux que vous aimez, y compris à vous-même pour vous récompenser d'avoir si bien travaillé. Inutile de dire que de l'autre côté, on a affaire à une météo pour le moins qu'on puisse dire capricieuse. De longues périodes de calme plat, pas la moindre brise. Vous appelez et on vous demande d'envoyer un fax, etc. Un soir, en général quelques minutes avant la sortie, au moment où vous raccrochez avec Mo' pour lui confirmer votre humble présence à la soirée Cacolac, le téléphone sonne, d'une sonnerie particulièrement stridente. C'est votre commanditaire. Il a besoin de l'étude pour demain matin, il est désolé mais vous comprendrez qu'il est très très occupé. Il apprécierait de la recevoir demain dans la matinée. Non pas à son bureau, mais à Marrakech. Oui oui, il a un fax à Marrakch, attendez, je vous le communique. Ah oui et si vous pouviez modifier les 26 premiers paramètres de présentation, revoir les prix à la baisse d'environ 70%, écourter le délai de réalisation de 6 semaines (c'est-à-dire en gros la période pendant laquelle vous avez tenté de le joindre), et inclure deux ou trois petites bricoles ce serait très sympa de votre part. Tuut tuuut tuuut. Il a déjà raccroché et vous êtes planté comme un c... Adieu Cacolac et soirée entre amis. Ca c'est le scénario optimiste. Sinon, vous attendez, vous ne sortez plus, vous refusez les invitations aux soirées Cacolac et La Cigogne, vous ne vous éloignez jamais de votre téléphone, et vous priez, priez. Et un jour, un étranger, un maladroit vous informe que l'autre âne bâté de Hatroho a remporté un projet maaaagnifique. Oui, votre projet. Au Maroc, on ne vous dit jamais non franchement, pour ne pas vous faire de peine, ni vous vexer, mais ce n'est pas pour autant qu'on vous dira oui. Vous devez le comprendre. L'avantage, c'est que si votre interlocuteur est un chapon, il pourra toujours vous rappeler au dernier moment en cas de défection de son candidat favori et vous passer un savon si vous n'étiez pas prêt à démarrer le lendemain, mais le plus souvent, le chapon n'osera juste pas vous faire de la peine en vous disant qu'il a choisi de travailler avec un autre. Peu lui importe si vous êtes resté en suspens, ni de vous informer pour que vous puissiez en tirer une leçon ou bien simplement pour passer à autre chose. Rien n'est grave et comme dit mon ami Rachid, c'est toujours mieux que pire. En tous les cas ce n'est pas comme cela que nous aurons un jour une économie fiable, prévisible et que nous grimperons de quelques positions dans les classements internationaux.